• REGISTRATION DE CHARLES MARIE WIDOR

    La registration aux grandes orgues

    Depuis le XVIIe siècle, les compositeurs français ont conçu leurs pièces en fonction d'une registration pré-existante. Les indications de jeux très précises laissées par Widor s'inscrivent dans cette tradition. Toutefois, pour bien comprendre les registrations prescrites, il faut avant tout connaître l'instrument auquel elles sont destinées. L'esthétique de l'orgue de Saint-Sulpice, tout comme celle des autres instruments construits par Aristide Cavaillé-Coll, s'articule autour de la prédominance des jeux de 8 pieds, par opposition aux sonorités lumineuses et aiguës de l'orgue classique. L'ensemble des jeux se divise en deux groupes: les fonds (flûtes 8 et 4; principaux de 16, 8 et 4; bourdons et gambes) et les anches (tous les jeux d'anches proprement dits, en plus des 2 pieds, des mixtures et des mutations). Des changements de registration peuvent être obtenus par les appels d'anches. Un jeu de la catégorie des anches ne parlera que si l'appel du clavier qui lui correspond est actionné. Il faut donc toujours garder à l'esprit que lorsque Widor parle des anches, il sous-entend tous les jeux de cette catégorie qui seront actionnés par l'appel d'anches, c'est-à-dire les 2 pieds, les mixtures et les mutations.

    Avec ce mécanisme d'appel d'anches, il est désormais possible d'orchestrer la masse sonore de telle sorte qu'un même mouvement puisse passer du pianissimo au triple forte. Tel que décrit dans l'Avant-propos des Symphonies, le crescendo de l'orgue symphonique s'obtient en tirant au départ tous les jeux de l'orgue, sans les appels d'anches, en accouplant tous les claviers, en fermant la boîte du récit et en jouant au grand-orgue. Un premier palier est atteint par l'appel des anches du récit. L'ouverture de la boîte expressive permet d'obtenir un forte. L'ajout des anches du positif, puis celui des anches du grand-orgue et de la pédale constituent les deux derniers paliers, et correspondent au double et au triple forte.

    Pour adapter cette registration à l'orgue moderne, l'organiste doit recréer les plans sonores des jeux de fonds et des appels d'anches d'un Cavaillé-Coll. Cette gradation par «paliers» est donc à l'opposé de l'ajout progressif des jeux à la manière des «rouleaux» des orgues allemands, contre lesquels Widor s'élève d'ailleurs vigoureusement:

     

     

        Grouper peu à peu les registres d'après un ordre une fois pour toutes imposé par le constructeur, et sur lequel on ne peut rien, voir ces registres entrer l'un sur un demi-temps faible, l'autre sur un quart de temps fort, (au hasard le l'inconsciente action du pied), entendre une trompette éclater au milieu d'une phrase, un piccolo sur la fin d'un thème, n'est-ce pas la négation même de l'esthétique? Se servir de ce moyen grossier pour passer du piano au forte et réciproquement, c'est avouer qu'on est paresseux ou incapable d'une orchestration propre. Nietzsche dirait qu'on a laissé ses oreilles dans le tiroir avant d'aller à l'orgue (Charles-Marie Widor, in

    Jean-Sébastien Bach; oeuvres complètes pour orgue,

      vol. 1, Shirmer, New York, 1914).

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    Il faut également se rappeler que l'équilibre entre les claviers n'est pas le même sur un orgue nord-américain que sur un orgue Cavaillé-Coll. En effet, le positif d'un orgue comme celui de Saint-Sulpice comporte toute une batterie d'anches qui, combinée à des fonds très sonores, égale presque la puissance du grand-orgue. De plus, des dispositions acoustiques particulières à Saint-Sulpice rendent le récit extrêmement présent, ce qui permet une formidable gradation des nuances au moyen de la boîte expressive. Aussi, afin de transposer fidèlement cet équilibre sonore sur un orgue moderne, fort différent, faut-il s'assurer une puissance suffisante du récit par rapport à l'ensemble de l'instrument, quitte à ajouter les octaves aiguës du récit en même temps que les anches. Quant au positif, il requiert l'accouplement du solo qui, par l'intensité de ses fonds et de ses anches, saura lui apporter la force dont il a besoin.

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