• Paresse spirituelle d'un aubergiste page 85 à 100

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    1.17. Paresse spirituelle d’un aubergiste. - Un temple sur
    une cime. - La vision des rayons et des spectres


    Le lendemain matin, toutes nos facultés étaient, alertées
    par l’attente de la révélation que ce jour allait nous
    apporter.

    Nous commencions à considérer chaque journée
    en elle-même comme le développement d’une révélation, et
    nous avions le sentiment d’effleurer seulement le sens
    profond de nos expériences.

    Au petit déjeuner, on nous
    informa que nous irions à un village situé plus haut dans la
    montagne. De là, nous irions visiter le temple situé sur l’une
    des montagnes que j’avais aperçues du toit du temple
    précédemment décrit. Il ne serait pas possible de faire plus
    de vingt-cinq kilomètres à cheval. Il fut convenu que deux
    villageois nous accompagneraient sur cette distance, puis
    conduiraient les chevaux à un autre petit village où ils les
    garderaient en attendant notre retour. Les choses se
    passèrent comme prévu. Nous confiâmes les chevaux aux
    villageois et nous commençâmes l’ascension de l’étroit
    sentier de montagne qui conduisait à notre village de
    destination. Certaines parties du sentier étaient des marches
    taillées dans la pierre.
    Nous campâmes cette nuit-là près d’une auberge située
    sur une crête, à mi-chemin entre le point où nous avions
    quitté les chevaux et le village de destination. L’aubergiste
    était un vieillard gros et jovial. En fait, il était tellement
    gras et dodu qu’il avait plutôt l’air de rouler, que de
    marcher, et il était difficile d’affirmer qu’il eût des yeux. Dès
    qu’il reconnut Émile, il demanda à être guéri, disant que si
    on, ne lui portait pas secours il allait sûrement mourir. Nous
    apprîmes que le service de cette auberge était assuré de père
    en fils depuis des centaines d’années. L’aubergiste lui-même
    était en fonction depuis soixante-dix ans.
    À ses débuts, il avait été guéri d’une tare congénitale,
    réputée incurable, et s’était mis activement au travail
    spirituel pendant deux ans. Ensuite, il s’en était peu à peu
    désintéressé et avait commencé à compter sur autrui pour le
    tirer de ses difficultés. Cela dura une vingtaine d’années
    pendant lesquelles il parut jouir d’une santé impeccable.
    Soudain, il retomba dans ses anciens errements sans vouloir
    faire l’effort de sortir de sa prétendue léthargie. Ce n’était
    qu’un cas typique parmi des milliers d’autres. Ses congénères vivent sans se donner de mal. Tout effort devient vite un fardeau insupportable pour eux. Ils s’en
    désintéressent, et leurs prières d’appel à l’aide deviennent
    mécaniques au lieu d’être formulées avec un sens profond ou
    un désir intime.


    Nous partîmes de très bonne heure le lendemain matin,
    et à quatre heures de l’après-midi nous étions arrivés à
    destination. Le temple était perché sur un sommet rocheux
    presque à la verticale du village. La paroi rocheuse était si
    abrupte que la seule voie d’accès consistait en un panier
    attaché à une corde. On descendait le panier grâce à une
    poulie supportée par une poutre de bois fixée aux rochers.
    Une extrémité de la corde s’enroulait sur un treuil, l’autre
    passait sur la poulie et supportait le panier. Le panier
    servait à monter aussi bien qu’à descendre. Le treuil était
    placé dans une petite chambre taillée dans le roc d’un
    surplomb. La poutre qui portait la poulie débordait de
    manière que le panier puisse descendre sans heurter le
    surplomb. À la remontée, quand le panier avait franchi le
    surplomb, on lui imprimait un balancement qui permettait
    d’aborder en sécurité sur le surplomb et d’entrer dans la
    petite pièce taillée dans le roc. Le surplomb était si accusé
    que le panier se promenait dans l’air à une vingtaine de
    mètres de la paroi.
    À un signal donné, on fit descendre le panier et nous
    fûmes hissés un par un jusqu’au surplomb, à cent trente
    mètres de hauteur. Une fois là, nous cherchâmes un sentier
    pour monter jusqu’au, temple, situé cent soixante-quinze
    mètres plus haut, et dont les murs faisaient suite à la paroi
    rocheuse. On nous informa que la seconde ascension se
    ferait comme la première. En effet, nous vîmes émerger du
    temple une poutre semblable à celle du surplomb. On envoya
    une corde qui fut attachée au même panier, et nous fûmes à
    nouveau hissés un par un jusque sur la terrasse du temple.
    J’eus encore une fois l’impression de me trouver sur le
    toit du monde. Le sommet rocheux qui supportait le temple
    dominait de trois cents mètres toutes les montagnes
    environnantes. Le village d’où nous étions partis se trouvait
    trois cents mètres plus bas, au sommet d’un col où l’on
    passait pour traverser les Himalayas. Le niveau du temple
    était inférieur de trois cent cinquante mètres à celui du
    temple que j’avais visité avec Émile et Jast, mais ici la vue
    était beaucoup plus étendue. Il nous semblait que nous
    pouvions regarder dans l’espace infini.

     

    On nous installa confortablement pour la nuit. Nos trois
    amis nous informèrent qu’ils allaient rendre visite à
    quelques groupes de nos camarades et qu’ils étaient
    disposés à emporter tout message de notre part. Nous
    écrivîmes donc à tous nos camarades en indiquant avec soin
    la date, l’heure, et la localité. Nous gardâmes copie de nos
    messages et nous eûmes l’occasion de constater plus tard
    que tous avaient été remis aux destinataires moins de vingt
    minutes après avoir quitté nos mains. Quand nous eûmes
    donné les messages à nos amis, ils nous serrèrent la main en
    nous disant au revoir jusqu’au lendemain matin, puis
    disparurent un à un.
    Après un bon dîner servi par les gardiens, nous nous
    retirâmes pour la nuit, mais sans pouvoir dormir, car nos
    expériences commençaient à nous impressionner
    profondément. Nous étions à trois mille mètres d’altitude,
    sans une âme à proximité, excepté les desservants, et sans
    autre bruit que le son de nos propres voix. L’air était
    absolument immobile.


    L’un de nos camarades dit : Il n’y a rien d’étonnant à ce
    qu’on ait choisi l’emplacement de ces temples comme lieu de
    méditation. Le silence est tellement intense qu’on le croirait
    tangible. Ce temple est certainement un bon endroit de
    retraite. Je vais sortir pour jeter un coup d’oeil aux
    alentours.
    Il sortit, mais rentra peu après en disant qu’il y avait un
    épais brouillard et qu’on n’y voyait rien. Mes deux
    camarades s’endormirent bientôt, mais j’avais de l’insomnie.
    Je me levais donc, m’habillais, montais sur le toit du temple, et
    m’assis les jambes pendant à l’extérieur de la muraille. Il y
    avait juste assez de clair de lune filtrant à travers le
    brouillard pour dissiper l’obscurité complète qui aurait
    prévalu sans cela. La faible lumière lunaire donnait du relief
    aux grands bancs de brouillard dont les ondulations se
    déroulaient à proximité. Elle rappelait que l’on n’était pas
    suspendu dans l’espace, qu’il y avait quelque chose plus bas,
    que le sol existait toujours, et que l’endroit où j’étais assis
    était relié à la terre.


    Soudain J’eus une vision. Je vis un grand faisceau
    lumineux dont les rayons s’étalaient en éventail et
    s’élargissaient vers moi. J’étais assis à peu près au milieu de
    l’éventail. Le rayon central était le plus brillant. Chaque
    rayon continuait son trajet jusqu’à ce qu’il illuminât une
    partie bien déterminée de la terre.

    Puis les rayons se fondaient tous en un grand rayon blanc.

    Ils convergeaient en un point central de lumière blanche si intense qu’elle
    paraissait transparente comme du cristal. J’eus alors
    l’impression de planer dans l’espace au-dessus de ce
    spectacle. En regardant vers la source lointaine du rayon
    blanc, j’aperçus des spectres d’un passé immensément
    reculé. Ils avancèrent en nombre croissant et en rangs
    serrés jusqu’à un endroit où ils se séparèrent. Ils
    s’éloignèrent de plus en plus les uns des autres jusqu’à
    remplir le rayon lumineux et à couvrir la terre. Ils
    paraissaient tous émaner du point blanc central, d’abord un
    par un, puis deux par deux, puis quatre par quatre, et ainsi
    de suite jusqu’au point de divergence où ils étaient plus de
    cent côte à côte, déployés en un éventail serré. Au point de
    divergence, ils s’éparpillaient, occupaient tous les rayons, et
    marchaient sans ordre, chacun à son idée. Le moment où ils
    eurent couvert toute la terre coïncida avec le maximum de
    divergence des rayons. Puis les formes spectrales se
    rapprochèrent progressivement les unes des autres. Les
    rayons convergèrent vers leur point de départ, où les formes
    entrèrent de nouveau une à une, ayant ainsi complété leur
    cycle. Avant d’entrer, elles s’étaient regroupées côte à côte
    en un rang serré d’une centaine d’âmes. À mesure qu’elles
    avançaient, leur nombre diminuait jusqu’à ce qu’il n’y en eût
    plus qu’une, et celle-là entra seule dans la lumière.
    Je me levai brusquement, avec l’impression que, l’endroit
    manquait de sécurité pour, rêver, et je regagnai mon lit, où
    je ne tardai pas à m’endormir.

     

    1.18.Lever de soleil au temple. - Suppression de la
    pesanteur. - Coucher de soleil extraordinaire. -
    L’immaculée conception


    Nous avions prié l’un des gardiens de nous réveiller aux
    premières lueurs de l’aube. Il frappa à notre porte alors qu’il
    me semblait avoir à peine eu le temps de dormir. Nous
    bondîmes tous hors de nos lits, tant nous étions anxieux de
    voir le lever du soleil du haut de notre perchoir.

    Nous fûmes habillés en un rien de temps et nous nous ruâmes vers la
    terrasse comme trois écoliers impatients. Nous fîmes tant de
    bruit que nous effrayâmes les gardiens, qui vinrent en hâte
    voir si nous avions gardé notre bon sens. Je pense que
    jamais vacarme semblable n’avait troublé la paix de ce vieux
    temple depuis sa construction, c’est-à-dire depuis plus de dix
    mille ans. En fait, il était si ancien qu’il faisait corps avec le
    rocher sur lequel il reposait.


    En arrivant sur la terrasse, les recommandations de
    calme devinrent inutiles. Dès le premier coup d’oeil, mes
    deux camarades restèrent bouche bée, les yeux grands
    ouverts. Je suppose que j’en fis autant. J’attendais qu’ils
    parlassent lorsqu’ils s’écrièrent presque ensemble : « Mais
    nous sommes certainement suspendus dans l’air. » Leur
    impression était exactement la même que celle que j’avais
    eue dans l’autre temple. Ils avaient oublié un instant que
    leurs pieds reposaient sur le sol et avaient la sensation de
    flotter dans l’atmosphère. L’un d’eux remarqua : « Je ne
    m’étonne pas que les Maîtres puissent voler après avoir
    ressenti cette sensation. »


    Un bref éclat de rire nous tira de nos pensées. Nous nous
    retournâmes et vîmes immédiatement derrière nous Émile,
    Jast, et notre ami des documents. Un de mes camarades
    voulut serrer toutes leurs mains à la fois et s’écria : « C’est
    merveilleux. Il n’y a rien d’étonnant à ce que vous puissiez
    voler après avoir séjourné ici ! »

    Ils sourirent, et l’un d’eux
    dit : « Vous êtes aussi libres de voler que, nous. Il vous suffit
    de savoir que vous avez le pouvoir intérieur de le faire, puis
    de vous en servir. »


    Nous contemplâmes le paysage. Le brouillard s’était
    abaissé et flottait en grands rouleaux de houle. Mais il était
    encore assez haut pour qu’aucun mètre carré de terre ne fût
    visible. Le mouvement des bancs de brouillard nous donnait  

    la sensation d’être emportés sur des ailes silencieuses. En
    regardant au loin, on perdait tout sens de la gravitation, et
    il était difficile de s’imaginer que l’on ne planait pas dans
    l’espace. Personnellement, j’avais si bien perdu le sens de la
    pesanteur que je flottais au-dessus du toit. Au bruit d’une
    voix, j’y retombai si rudement que je ressentis un choc dont
    les effets mirent plusieurs jours à se dissiper..


    Ce matin-là, nous décidâmes de rester trois jours au
    temple ; n’ayant plus qu’un seul endroit intéressant à visiter
    avant de retrouver les autres sections.

    Émile avait apporté des messages. L’un d’eux nous informait que la section de
    notre chef avait visité notre temple trois jours seulement
    auparavant. Après le petit déjeuner, nous sortîmes pour voir
    le brouillard se dissiper graduellement. Nous l’observâmes
    jusqu’à disparition complète et apparition du soleil. On
    voyait le petit village niché sous la falaise de la vallée
    s’étendant au loin.


    Nos amis ayant décidé de visiter le village, nous
    demandâmes la permission de les accompagner. Ils
    répondirent par l’affirmative en riant et nous conseillèrent
    de nous servir du panier, disant qu’ainsi nous aurions, à
    l’arrivée, un aspect plus présentable que si nous tentions
    d’employer leur mode de locomotion. On nous descendit
    donc un à un sur le surplomb et, de là, sur le petit plateau
    qui dominait le village. À peine le dernier de nous avait-il
    sauté du panier que nos amis étaient là. Nous descendîmes
    tous ensemble au village, où nous passâmes la majeure
    partie de la journée.
    C’était un vieux village bizarre, caractéristique de ces
    régions montagneuses. Il comprenait une vingtaine de
    maisons creusées dans la paroi de la falaise. Les ouvertures
    se bouchaient avec des dalles de pierre. On avait adopté ce
    mode de construction pour éviter que les maisons ne
    s’écrasent sous le poids des neiges hivernales. Les villageois
    ne tardèrent pas à se rassembler. Émile leur parla quelques
    instants et il fut convenu qu’une réunion aurait lieu le
    lendemain après-midi. Des messagers furent envoyés pour
    prévenir les gens du voisinage désireux d’y assister.
    On nous informa que Jean-Baptiste avait vécu dans ce
    village et reçu certains enseignements dans le temple.
    Celui-ci était exactement dans le même état qu’à cette
    époque. On nous montra l’emplacement de la maison que
    Jean avait habitée, mais qui avait été détruite. Quand nous
    retournâmes au temple en fin de journée, le temps s’était clarifié, et l’on pouvait apercevoir une vaste région. On nous montra les chemins que Jean suivait pour se rendre aux
    villages environnants. Le temple et son village avaient été
    bâtis six mille ans au moins avant la visite de Jean. On nous
    fit voir notre chemin de départ, qui était en service depuis la
    même époque. Vers cinq heures du soir, notre ami des
    documents nous serra la main en disant qu’il allait
    s’absenter, mais reviendrait bientôt. Aussitôt après il
    disparut.


    Ce soir-là, nous assistâmes du toit du temple au plus
    extraordinaire coucher de soleil que j’aie jamais vu, et
    cependant j’ai eu la bonne fortune d’en voir dans presque
    tous les pays du monde. À la tombée du soir, une légère
    brume couvrit une petite chaîne de montagnes bordant une
    vaste zone de plateaux sur lesquels notre regard pouvait
    plonger. Quand le soleil atteignit cette bordure, il sembla la
    dominer de si haut que nous contemplions une mer d’or en
    fusion. Puis vint le crépuscule qui enflamma tous les hauts
    sommets. Les montagnes neigeuses du lointain étincelaient.
    Les glaciers, ressemblaient à d’immenses langues de feu.
    Toutes ces flammes rejoignaient les diverses tonalités du
    ciel et paraissaient s’y fondre.

    Les lacs parsemant la plaine
    ressemblèrent soudain à des volcans lançant des feux qui se
    mêlaient aux couleurs du ciel. Pendant un moment, nous
    eûmes l’impression de nous trouver au bord d’un enfer
    silencieux, puis l’ensemble se fondit en une seule harmonie
    de couleurs, et une soirée douce et tranquille tomba sur le
    paysage. La paix qui s’en dégageait était indicible.
    Nous restâmes assis sur la terrasse jusqu’à minuit,
    bavardant et posant des questions à Émile et à Jast.

    Ces questions portaient surtout sur l’ethnographie et l’histoire
    générale du pays. Émile nous fit de nombreuses citations de
    documents connus des Maîtres. Ces documents prouvent que
    le pays était habité des milliers d’années avant nos temps
    historiques.
    Émile finit par dire : Je ne voudrais ni dénigrer votre
    histoire ni faire bon marché de vos historiens. Mais ceux-ci
    ne sont pas remontés assez loin dans le passé. Ils ont admis
    que l’Égypte signifiait ténèbres extérieures ou désert,
    comme son nom l’indique. En réalité, ce nom signifie
    « désert de pensée ».

    À l’époque égyptienne comme
    aujourd’hui, une grande partie du monde vivait dans un
    désert de pensée, et vos historiens n’ont pas recherché le sens caché de cette formule pour l’approfondir. Ils ont accepté et relaté les témoignages superficiels des yeux et
    des oreilles. Ce fut le début de votre histoire. Il est très
    difficile de la relier à la nôtre. Je ne vous demande pas de
    considérer la nôtre comme authentique, mais je suggère que
    vous choisissiez librement entre les deux.


    La lune apparut alors ronde et pleine au-dessus des
    montagnes qui barraient l’horizon dans le lointain. Nous
    restâmes à la contempler jusqu’à ce qu’elle fût presque au
    zénith. Le spectacle était magnifique. De légers nuages
    passaient de temps à autre devant une montagne voisine un
    peu plus haute que le temple. Quand ils passaient près de la
    lune, nous avions l’impression de nous déplacer avec elle
    devant les nuages immobiles. Cela dura une heure.


    Soudain, nous entendîmes derrière nous un bruit
    semblable à celui de la chute d’un corps. Nous nous levâmes
    pour regarder, et voici qu’une vieille dame d’un certain âge
    était là et nous demanda en souriant si elle nous avait
    effrayés. Nous eûmes d’abord l’impression qu’elle avait sauté
    du parapet sur la terrasse, mais elle avait simplement frappé
    du pied pour attirer notre attention, et l’intensité du silence
    avait amplifié le son. Émile s’avança rapidement pour la
    saluer et nous présenta sa soeur. Elle sourit et demanda si
    elle avait dérangé nos rêves.


    Nous nous rassîmes, et la conversation s’orienta sur les
    réminiscences de ses expériences et de son travail dans la
    vie sainte. Elle avait trois fils et une fille, tous éduqués dans
    le même esprit. Nous lui demandâmes si ses enfants
    l’accompagnaient. Elle répondit que les deux plus jeunes ne
    la quittaient jamais. Nous demandâmes à les voir. Elle
    répondit qu’ils étaient précisément libres, et aussitôt deux
    personnages apparurent, un homme et une femme. Ils
    saluèrent leur oncle et leur mère, puis s’avancèrent pour
    être présentés à mes deux camarades et à moi. Le fils était
    un grand gaillard bien droit et d’aspect mâle. Il paraissait
    trente ans. La fille était plutôt petite, mince, avec des traits
    ravissants. C’était une belle jeune fille bien équilibrée,
    paraissant avoir vingt ans. Nous apprîmes plus tard que le
    fils avait cent quinze ans et la fille cent vingt-huit. Ils
    devaient assister à la réunion du lendemain et ne tardèrent
    pas à descendre.


    Après leur départ, nous complimentâmes leur mère à
    leur sujet. Elle se tourna vers nous et répondit : Tout enfant est bon et parfait à sa naissance.

    Il n’en est point de mauvais. Peu importe que leur conception ait été parfaite et
    immaculée ou au contraire matérielle et sensuelle. L’enfant
    de la conception immaculée reconnaît très tôt sa filiation
    avec le Père. Il sait qu’il est le Christ fils de Dieu. Il se
    développe rapidement et ne conçoit que la perfection.


    L’enfant conçu par la voie des sens peut aussi reconnaître
    immédiatement sa filiation, percevoir que le Christ demeure
    également en lui, et réaliser sa perfection en faisant du
    Christ son idéal. Il contemple cet idéal, l’aime et le chérit, et
    à la fin il manifeste ou reproduit l’objet de ses pensées. Il est
    né de nouveau, il est parfait. Il a fait ressortir sa perfection
    intérieure qui avait toujours existé. Le premier s’en est tenu
    à l’idéal, et il est parfait. Le second a perçu l’idéal et l’a
    développé. Tous deux sont parfaits. Aucun enfant n’est
    mauvais. Tous sont bons et viennent de Dieu.
    L’un de nous suggéra alors qu’il était temps de se
    coucher, car il était plus de minuit.

    1.19.Écritures saintes. - Lecture aux bergers


    Le lendemain matin, à cinq heures, nous étions tous
    réunis sur la terrasse du temple. Après les salutations
    d’usage, nous nous installâmes à la ronde, et, selon la
    coutume, on lut des extraits d’écritures sacrées.

    Cmatin-là, les extraits avaient été choisis parmi les
    documents du temple. Jast les traduisit. Nous eûmes la
    surprise de constater que la première citation correspondait
    au premier chapitre de l’Évangile selon saint Jean, et la
    deuxième au premier chapitre de l’Évangile selon saint Luc.
    Nous demandâmes à chercher nos bibles pour comparer. On
    nous le permit volontiers. Jast nous aida à faire les
    parallèles, et nous fûmes tous surpris de la similitude des
    deux Écritures.


    À peine avions-nous terminé que la cloche du repas
    matinal sonna. Nous rentrâmes tous à l’intérieur. Après le
    repas, nous nous préparâmes à descendre au village et ne
    pensâmes plus aux parallèles. Au village, nous trouvâmes
    une assemblée nombreuse de gens du voisinage.

    Jast nous dit que c’étaient principalement des bergers qui
    conduisaient leurs troupeaux en été dans les hauts
    pâturages, et que le moment de redescendre vers les vallées
    basses approchait rapidement. C’était une coutume de réunir
    annuellement ces gens peu de temps avant leur départ.
    En traversant le village, nous rencontrâmes le neveu
    d’Émile, qui nous suggéra de faire une promenade avant le
    déjeuner. Nous acceptâmes volontiers, car nous avions envie
    de connaître les environs. Au cours de la promenade, il nous
    montra de loin divers villages de la vallée, qui présentaient
    un intérêt spécial. Leurs noms une fois traduits
    ressemblaient beaucoup à ceux des premiers chapitres de la
    Bible. Mais la vraie signification de l’ensemble nous apparut
    seulement plus tard, après que nous eûmes repris le chemin
    du village, déjeuné, et pris place à la réunion.


    Il y avait environ deux cents personnes assemblées
    quand nos amis du temple apparurent. Le neveu d’Émile se
    dirigea vers deux hommes qui tenaient un objet ressemblant
    à un gros livre. Quand ils l’ouvrirent, nous vîmes que c’était
    une boîte en forme de livre. Elle contenait des paquets de
    feuillets semblables à des pages de livre. Le père du neveu
    d’Émile en choisit un, et l’on plaça la boîte sur le sol.

    Il le donna au premier homme, qui l’ouvrit. Ensuite, il lui passa
    les feuillets un à un. Après lecture, il les donnait au
    deuxième homme qui les remettait dans la boîte.


    Là lecture se poursuivit avec Jast pour interprète. Nous
    ne tardâmes pas à nous rendre compte que l’histoire lue
    ressemblait d’une manière frappante à l’Évangile selon saint
    Jean, mais avec beaucoup plus de détails. Suivirent des
    feuillets semblables à l’Évangile de Luc, puis d’autres
    semblables à celui de Marc, et enfin d’autres semblables à
    celui de Matthieu.


    Après la lecture, les auditeurs se réunirent en petits
    groupes. Quant à nous, avec Jast, nous cherchâmes Émile
    pour lui demander des explications d’ensemble. Il nous
    informa que ces documents étaient lus à chaque assemblée
    annuelle, et que le village était le centre du pays qui avait
    été jadis le théâtre de ces scènes. Nous lui fîmes remarquer
    leur similitude avec les histoires relatées dans la Bible. Il
    nous dit que beaucoup d’histoires de l’Ancien Testament
    étaient tirées des documents que nous venions de voir, mais
    que les scènes plus récentes, comme celle de la crucifixion,
    s’étaient passées ailleurs qu’ici. Néanmoins, l’ensemble était
    centré sur la naissance et la vie du Christ. Le thème
    principal portait sur la recherche du Christ dans l’homme, et
    cherchait à montrer aux égarés, éloignés de cet idéal, que le
    Christ vivait toujours en eux.

    Émile en vint même à dire que
    le lieu des événements n’avait aucune importance parce que
    le désir des Maîtres consistait surtout à perpétuer le sens
    spirituel des événements.
    Nous employâmes le reste de la journée et le lendemain à
    faire des comparaisons et à prendre des notes. Faute de
    place, je ne puis les reproduire ici. Le lecteur comprendra le
    sens spirituel de l’histoire des feuillets en relisant les
    chapitres cités de la Bible.

    Nous découvrîmes que le père du
    neveu d’Émile, qui avait fait la lecture, descendait en ligne
    droite du père de Jean-Baptiste. C’était la coutume qu’un
    membre de sa famille lut les documents à cette assemblée. Le
    temple où nous logions avait été un lieu d’adoration pour
    Jean et Zacharie.


    Nos amis manifestèrent le désir d’aller leur chemin.
    Nous convînmes donc que Jast resterait avec nous et que les
    autres s’en iraient. Le lendemain nous achevâmes de lire les
    documents, et le surlendemain nous partîmes à notre tour.
    Bien que l’heure fût très matinale, presque tous les
    villageois s’étaient levés pour nous souhaiter bon voyage.

    1.20.Le village natal d’Émile. - La mère du Maître


    Pendant les cinq jours suivants, notre chemin traversa le
    pays jadis parcouru par Jean. Au cinquième jour, nous
    arrivâmes au village où nos chevaux nous attendaient. Émile
    était là, et à partir de ce moment le voyage fut relativement
    aisé, jusqu’à notre arrivée à son village natal. À l’approche
    de ce village, nous observâmes que le pays était plus peuplé.
    Routes et pistes étaient les meilleures que nous eussions
    rencontrées jusqu’ici.


    Notre chemin longeait une vallée fertile que nous
    remontâmes jusqu’à un plateau. Nous remarquâmes que la
    vallée se resserrait de plus en plus. À la fin, les parois se
    rapprochaient de la rivière au point que la vallée ne formait
    plus qu’un ravin : Vers quatre heures de l’après-midi, nous
    arrivâmes soudain devant une falaise verticale d’une
    centaine de mètres de hauteur d’où la rivière tombait en
    cascade. La route conduisait à un endroit plat, au pied de la
    falaise de grès, près de la cascade. Un tunnel s’ouvrait dans
    la paroi et montait à quarante-cinq degrés jusqu’au plateau
    supérieur. On avait taillé des marches dans le tunnel, de
    sorte que la montée était aisée.


    De grandes dalles de pierre étaient préparées pour
    boucher le cas échéant l’ouverture inférieure du tunnel et
    présenter ainsi une barrière formidable à une attaque
    éventuelle. En arrivant au plateau supérieur, nous
    constatâmes que l’escalier souterrain en constituait le seul
    accès possible à partir du ravin. Autrefois il y avait eu trois
    chemins d’accès, mais le rempart extérieur du village avait
    été construit de manière à en boucher deux. Beaucoup de
    maisons du village étaient adossées à ce rempart. Elles
    avaient alors généralement trois étages, mais sans
    ouvertures dans le rempart avant le troisième étage. Chaque
    ouverture comportait un balcon assez large pour que deux
    ou trois personnes puissent s’y tenir à l’aise et observer
    continuellement les environs.


    On nous raconta que le district avait été jadis habité par
    une tribu indigène qui s’était isolée du monde jusqu’au point
    de disparaître en tant que tribu. Les rares survivants
    s’étaient agrégés à d’autres tribus. Tel était le village natal
    d’Émile et le lieu de rendez-vous des membres de notre expédition, qui s’étaient répartis en petits détachements pour couvrir plus de territoire.


    Une enquête nous révéla que nous étions les premiers
    arrivants, et que les autres suivaient à vingt-quatre heures.
    On nous assigna pour logement une maison du village
    adossée au rempart. Les fenêtres du troisième étage avaient
    vue au midi sur des plissements montagneux. On nous
    installa confortablement et l’on nous informa que le souper
    serait servi au rez-de-chaussée. En descendant, nous
    trouvâmes assis à table la soeur d’Émile, son mari, et leurs
    deux enfants que nous avions rencontrés au temple, ainsi
    qu’Émile lui-même.


    À peine avions-nous fini de souper que nous entendîmes
    du bruit dans le petit square situé en face de la maison. Un
    villageois vint avertir que l’un des autres détachements
    venait d’arriver. C’étaient les compagnons de notre chef
    Thomas. On leur servit à dîner, on les installa pour la nuit
    avec nous, puis nous montâmes tous sur la terrasse du toit.
    Le soleil était couché, mais le crépuscule durait encore.


    Nous avions vue sur un bassin où affluaient par des
    gorges profondes des torrents provenant des montagnes
    environnantes. Ces torrents, se jetaient tous dans a rivière
    principale juste avant que celle-ci ne se précipitât en cascade
    par-dessus la falaise de grès déjà décrite. La grande rivière
    émergeait d’un ravin profond et ne parcourait qu’une
    centaine de mètres sur le plateau avant de se jeter en
    cascade dans le précipice.


    D’autres petits torrents formaient des cascades de trente
    à soixante mètres sur les parois verticales qui bordaient la
    rivière principale. Plusieurs débitaient un fort volume d’eau,
    d’autres seulement quelques gouttes, d’autres enfin avaient
    creusé les parois latérales des gorges et y tombaient par une
    suite de cataractes.
    Bien plus haut dans les montagnes, les ravins
    contenaient des glaciers qui se projetaient comme des doigts
    de géant à partir des neiges éternelles qui couvraient toute
    la chaîne.
    Le rempart extérieur du village rejoignait les parois de
    la gorge de la rivière principale, puis bordait la rivière
    jusqu’à la cascade.

    À l’endroit de la jonction avec les parois
    de la gorge, les montagnes étaient presque verticales sur six
    cents mètres de hauteur et formaient une barrière naturelle
    aussi loin que l’oeil pouvait les suivre. Le plateau s’étendait
    du nord au sud sur une centaine de kilomètres et de l’est à l’ouest sur une cinquantaine.

    En dehors du tunnel incliné,
    l’unique accès au plateau se trouvait à l’endroit de sa plus
    grande largeur. Là, un sentier conduisait à un col défendu
    par un rempart similaire au nôtre.
    Tandis que nous commentions les avantages décisifs de
    ce dispositif, la soeur et la nièce d’Émile nous rejoignirent.
    Un peu plus tard, son beau-frère et son neveu vinrent aussi.


    Nous remarquâmes chez eux des symptômes d’agitation
    contenue, et la soeur d’Émile ne tarda pas à nous dire qu’elle
    attendait ce soir la visite de sa mère.

    Elle dit : Nous sommes
    si heureux que nous pouvons à peine nous contenir, tant
    nous aimons notre mère. Nous aimons tous ceux qui vivent
    dans les sphères de réalisation les plus hautes, car ils sont
    tous beaux, nobles et secourables. Mais notre mère est si
    belle, si exquise et adorable, si serviable et aimante, que
    nous ne pouvons nous empêcher de l’aimer mille fois plus.
    En outre, nous sommes de sa chair et de son sang. Nous
    savons que vous l’aimerez aussi.
    Nous demandâmes si elle venait souvent : La réponse
    fut : Oh ! oui, elle vient toujours quand nous avons besoin
    d’elle. Mais elle est si occupée par son travail dans sa sphère
    qu’elle vient seulement deux fois par an de son propre chef,
    et nous sommes au jour d’une de ses visites bisannuelles.
    Cette fois-ci, elle restera une semaine. Nous en sommes si
    heureux que nous ne savons plus que faire en l’attendant.
    La conversation s’orienta sur nos expériences depuis
    notre séparation, et la discussion avait pris un tour animé
    lorsqu’un silence, soudain s’abattit sur nous. Avant d’avoir
    pu nous en rendre compte, nous étions tous assis sans mot
    dire et sans que personne fit une réflexion. Les ombres du
    soir avaient grandi et la chaîne neigeuse des montagnes
    lointaines ressemblait à un monstre énorme prêt à lancer ses
    griffés de glace dans la vallée.

    Puis nous entendîmes un frou-frou né du silence, comme si un oiseau se posait

    Un brouillard parut se condenser à l’est du parapet. Il prit
    soudainement forme, et voici devant nous une femme
    magnifiquement belle de visage et d’aspect, entourée d’un
    rayonnement lumineux si intense que nous pouvions à peine
    la regarder.
    La famille se précipita vers elle les bras tendus et s’écria
    d’une seule voix : Maman ! La dame descendit avec légèreté
    du parapet sur la terrasse du toit et embrassa les membres
    de sa famille comme toute mère tendre l’aurait fait, puis, on
    nous présenta.

    Elle dit : Oh ! c’est vous, les chers frères venus de la lointaine Amérique pour nous rendre visite ? Je suis trop heureuse de vous souhaiter la bienvenue dans
    notre pays. Nos coeurs vont vers tous, et si les hommes
    voulaient seulement nous laisser faire, il nous semble que
    nous les serrerions tous dans nos bras comme je viens de le
    faire pour ceux que j’appelle les miens. Car en réalité nous
    ne formons qu’une famille, celle des enfants de Dieu le Père.
    Pourquoi ne pouvons-nous pas nous réunir tous comme des
    frères ?

    Remarque : Il est possible que sur cette page, nous ayons des indices géographiques en faisant quelques recherches. S'il est parlé de "notre pays" nous n'avons réellement aucun indice direct.


    Nous venions de remarquer que la soirée devenait très
    fraîche. Mais quand la dame apparut, le rayonnement de sa
    présence transforma l’ambiance en celle d’une nuit d’été.
    L’air parut chargé de parfums de fleurs. Une lumière
    semblable à celle de la pleine lune imprégnait tous les
    objets, et il régnait une tiédeur rayonnante que je ne
    parviens pas à décrire. Cependant, aucun geste des Maîtres
    n’était théâtral. Les manières de ces gens étaient
    profondément aimables et d’une simplicité enfantine.


    Quelqu’un suggéra de descendre. La Mère et les autres
    dames passèrent les premières. Nous suivîmes, et les
    hommes de la maison fermèrent la marche. Tandis que nous
    descendions l’escalier à la manière habituelle, nous
    remarquâmes que nos pieds ne faisaient aucun bruit.
    Cependant, nous ne nous efforcions pas au silence. L’un de
    nous avoua même qu’il avait essayé de faire du bruit, mais
    sans y parvenir. Il semblait que nos pieds n’entraient en
    contact ni avec le sol de la terrasse ni avec les marches de
    l’escalier.


    À l’étage de nos chambres, nous entrâmes dans une pièce
    magnifiquement meublée où nous nous assîmes. Nous
    remarquâmes aussitôt une tiédeur rayonnante, et la pièce
    fut éclairée d’une lumière douce, inexplicable pour nous. Un
    profond silence régna quelque temps, puis la Mère nous
    demanda si nous étions bien installés, si l’on s’occupait de
    nous, et si notre voyage nous satisfaisait.


    La conversation s’engagea sur les choses de la vie
    ordinaire, avec lesquelles elle parut très familière. Puis la
    causerie s’orienta sur notre vie de famille. La Mère nous cita
    les noms de nos parents, frères et soeurs, et nous surprit en
    nous faisant la description détaillée de nos vies sans nous
    poser, la moindre question. Elle nous indiqua les pays que
    nous avions visités, les travaux que nous avions accomplis,
    et les erreurs que nous avions commises. Elle ne parlait pas
    d’une manière vague qui nous aurait obligés à adapter nos souvenirs.

    Chaque détail ressortait comme si nous revivions
    les scènes correspondantes.
    Quand nos amis nous eurent souhaité bonne nuit, nous
    ne vîmes qu’exprimer notre émerveillement en songeant
    qu’aucun d’eux n’avait moins de cent ans et que la Mère était
    âgée de sept cents ans, dont six cents passés sur terre dans
    son corps physique. Cependant, ils étaient tous
    enthousiastes et avaient le coeur léger comme à vingt ans,
    sans aucune affectation. Tout se passait comme si nous
    vivions avec des jeunes.
    Avant de se retirer ce soir-là, ils nous avaient prévenus
    qu’il y aurait une nombreuse société à dîner à l’auberge le
    lendemain soir et que nous étions invités.

     

     

     

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