• 38. Le Rishi au tigre

     

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    Photo du film 'La vie de Pi"

     

    3.16.Figures angéliques. - Le grand Rishi au tigre. - Une mella de cinq cent mille pèlerins. - Une légende hindoue

     

    Les réunions continuèrent ainsi pendant plusieurs jours. Il fut décidé que Gordon, Weldon et moi resterions avec le groupe comprenant les Maîtres, tandis que Thomas et les autres retourneraient à Darjeeling, où l’on établirait le poste de commandement de l’expédition pour réunir et classer les données que nous nous étions procurées.

     

    Après leur départ, nous établîmes un camp semi-permanent utilisable jusqu’au retour de Thomas en décembre. Il était situé à la crête d’un rebord qui s’avançait à deux cents mètres au-dessus du niveau de la vallée en partant d’un éperon de la montagne principale. L’emplacement était fort avantageux pour un camp de base, car de là il était facile d’accéder aux différents endroits que nous voulions visiter. Il se trouvait au milieu d’un vaste bosquet de grands arbres majestueux.

     

    Le sol descendait en pente douce depuis le rebord principal jusqu’à notre camp, donnant à ce dernier l’apparence d’être niché au centre d’un vaste amphithéâtre en forme de croissant. Le mur opposé de la vallée reliait les extrémités du croissant comme la corde d’un arc.

     

    Au-delà des montagnes, le soleil descendait dans une mer d’or en fusion. Tous les soirs, cette couleur se réfléchissait sur la pente supérieure du rebord rocheux servant d’arrière-plan à notre amphithéâtre et en baignait la crête dans une mer palpitante de couleurs semblable à un gigantesque halo.

     

    Quand on se tenait là en silence, au moment où les derniers rayons du soleil étaient coupés par l’horizon, on pouvait imaginer un Être immense aux bras étendus, étroitement serré dans une robe d’or tombant en plis artistiques, et couronné d’une auréole de pure lumière blanche irradiant sur des kilomètres.

     

    Un soir que nous étions assis près de notre feu de camp, le soleil couchant se mit à briller d’un éclat extraordinaire. Le phénomène était si anormal que tous mes camarades le contemplèrent en extase. L’un d’eux fit observer à un sanyasi qui venait d’arriver que le soleil essayait de se surpasser avant de nous souhaiter le bonsoir. Le sanyasi répondit : C’est le présage d’un événement de bon augure. (Le sannyāsin mène en principe une vie errante, passant de lieu saint en lieu saint, d’ashram en ashram, renonçant à l'action et consacrant sa vie à la réalisation du Brahman (la réalisation du Soi). Il est « l'homme qui, des profondeurs de son être, ne désire rien, ne projette rien, ne possède rien, qui à l'instar des Dieux, vit dans un état de méditation  continue de laquelle jaillit une force de rayonnement et d'action inimaginable dans un état humain habituel. »).

     

     

    Une mella (cortège) de grandes âmes accompagnant un très grand Être va se réunir ici dans quelques instants. Silence, s’il vous plaît. À l’instant même, un silence paraissant venir de l’espace extérieur s’appesantit sur la scène.

     

    Soudain une voix du ciel éclata dans le calme. Sa mélodie et le rythme de son chant étaient vraiment célestes. Des milliers d’oiseaux kokilas firent chorus et leurs trilles aigus s’harmonisaient avec la voix. Il était impossible d’imaginer que la cantate ne vînt pas du ciel.

     

    Cher lecteur, si vous aviez été témoin de la scène et si vous aviez entendu cette musique, je suis sûr que vous me pardonneriez mes superlatifs. Un moment plus tard les oiseaux se turent, et le chant se fit plus majestueux que jamais.

     

    Puis apparurent deux angéliques silhouettes féminines drapées dans les plis d’un tissu à reflets argentés. Elles donnaient un pâle aperçu de la beauté des formes mystiques. Leurs traits étaient si merveilleux que notre réaction fut : « Pourquoi les outrager en les décrivant ? » Nous restâmes sous le charme, ainsi d’ailleurs que le sanyasi, oubliant pendant quelques minutes de respirer.

     

    Soudain, des milliers de voix se joignirent en chœur au chant, cependant que des formes commençaient à apparaître et à entourer les deux figures féminines. Puis le chant cessa aussi subitement qu’il avait commencé, et toutes les formes disparurent. Un silence absolu régna en maître, puis une nouvelle silhouette de très grande taille apparut de la même manière que les précédentes, mais dans un plus vaste déploiement de brillantes couleurs.

     

    La taille de cette silhouette diminua progressivement en même temps que les rayons du soleil s’évanouissaient, et nous eûmes finalement devant nous un homme bien charpenté, au visage parfaitement régulier, et aux cheveux flottants d’une couleur incomparable. Son corps était revêtu d’une robe blanche chatoyante dont les plis artistiques retombaient de ses épaules en vagues successives. Une ceinture lâche d’un blanc argenté ceignait ses reins, et le bas de sa robe effleurait l’herbe cependant qu’il s’avançait vers nous à grands pas majestueux. Un dieu grec n’aurait pas eu l’air plus imposant.

     

    Quand il eut approché, il s’arrêta et dit : Nul besoin de présentations, les formalités sont inutiles. Je vous salue comme de véritables frères. Je tends la main, et en saisissant la vôtre, c’est la mienne que je serre. Hésiterais je à m’embrasser moi-même ? Loin de là, car je vous aime comme moi-même. Unis au Principe de Dieu, nous aimons le monde entier. Je suis comme vous, sans nom, sans âge, éternel. Avec notre sincère humilité, nous nous tenons ensemble dans la Divinité. Il observa le silence pendant un instant, et soudain son vêtement se trouva changé.

     

    Il était maintenant habillé comme nous, et un grand tigre du Rajputana se tenait à ses côtés. C’était une bête magnifique dont le pelage apparaissait dans le crépuscule comme un duvet de soie. Notre attention avait été tellement absorbée par l’homme que nous n’avions pas eu conscience de la présence du tigre. Quand nous le vîmes, une vague de frayeur nous submergea. L’animal se mit soudain à ramper.

     

    Notre hôte lança un commandement. Le tigre se redressa, s’avança, et plaça son museau dans les mains tendues de l’homme. La vague de frayeur était passée et nous avions recouvré notre calme. Notre hôte s’assit devant le feu de camp. Nous nous rapprochâmes de lui. Le tigre s’éloigna de quelques pas et s’étendit de tout son long sur le sol. Notre hôte dit : Je suis venu faire appel à votre hospitalité pendant quelque temps, et si je ne vous dérange pas, je demeurerai avec vous jusqu’à la grande mella. Dans notre enthousiasme pour lui souhaiter la bienvenue, nous nous précipitâmes tous ensemble pour lui serrer la main. Il nous remercia et reprit la parole en ces termes : Il ne faut pas avoir peur des animaux.

     

    Si vous ne les craignez pas, ils ne vous feront aucun mal. Vous avez vu un corps inanimé gisant sur le sol devant un village pour protéger les habitants. Il ne s’agit là que d’un signe physique destiné aux gens. Le corps est exposé inerte à la merci de l’animal. Bien qu’inerte, il ne subit aucun dommage, et les gens remarquent ce fait. Ils cessent donc d’avoir peur de l’animal. Dès lors ils n’émettent plus de vibrations de peur. Ne recevant plus ces vibrations, l’animal ne considère pas plus les gens comme une proie que les arbres, l’herbe, ou les maisons du voisinage, lesquels n’émettent aucune vibration de peur.

     

    L’animal passera inoffensif en plein milieu du village où il avait précédemment choisi une proie humaine, celle qui émettait les plus fortes vibrations de peur. Vous avez pu observer cela. Vous avez même pu observer l’animal passant par-dessus le corps inanimé gisant sur le sol et se rendant directement au village à la recherche de ceux qui ont peur de lui. Il marchera tout droit entre deux enfants écartés de six ou sept mètres pour attaquer un adulte qui a peur. Les enfants n’étant pas assez âgés pour connaître la peur, l’animal ne les voit pas.

     

    Nous nous remémorâmes alors une foule d’observations et comprîmes que nous n’avions pas médité suffisamment sur la peur pour en comprendre le sens profond. Le Rishi continua : Si vous aimez un animal, il vous rend nécessairement votre amour. S’il y résiste, il se détruira lui-même avant de pouvoir vous nuire. La conscience de cet état de choses est bien plus nette chez l’animal que chez l’homme.

     

    Jetant un coup d’œil sur le tigre, il dit encore : Présentons notre amour à ce frère inférieur et observons sa réponse. Nous nous y prêtâmes du mieux que nous pûmes. Aussitôt le tigre roula sur son dos, bondit sur ses pattes, et s’avança vers nous en manifestant par tous ses mouvements une joie intense.

     

    Le Rishi conclut alors : Si vous approchez un animal comme un ennemi, vous avez affaire à un ennemi. Approchez-le comme un frère, et vous trouverez en lui un ami et un protecteur. Le Muni qui nous avait accompagnés depuis le temple de la Croix en « T » au Tibet se leva en disant qu’il allait nous quitter, car il était obligé de retourner à Hardwar pour servir les pèlerins qui allaient se rassembler pour la mella. Il nous quitta en effet après un échange de salutations. Bien qu’il fût resté très silencieux, nous avions joui de sa présence au-delà de toute expression. Il a beaucoup de gens semblables à lui dans ce merveilleux pays.

     

    Sans qu’ils aient besoin de dire un mot, on a le sentiment de leur grandeur. Après le départ du Muni, nous nous assîmes, mais nous avions à peine eu le temps de nous ressaisir qu’Émile, Jast, et Chander Sen entrèrent dans le camp. Après un échange de salutations, nous nous assîmes pour préparer un itinéraire nous permettant de visiter une grande partie du pays. Cela fait, Émile nous narra un grand nombre de légendes intéressantes intimement associées aux endroits que nous devions visiter.

     

    Je n’en relaterai qu’une, parce qu’elle se rapporte au district où nous campions et qu’elle est associée d’une manière particulièrement étroite et intéressante à la mella de Maha-Kumba qui s’y réunit tous les douze ans. Les pèlerins viennent plus nombreux à cette grande assemblée et aux lieux de culte du district qu’à toute autre mella.

     

    Il y a parfois cinq cent mille personnes réunies. Comme la mella de cette saison devait être très importante, on s’attendait à ce que ce nombre lui-même fût augmenté de plusieurs centaines de mille. Les prémices de l’événement imprégnaient déjà l’atmosphère. La nourriture est fournie gratuitement à tous les pèlerins pendant toute la durée de la mella. Hardwar est connue comme la grande place sainte.

     

    Sri Krishni a vécu à Brindavan, et son adolescence s’est écoulée dans cette vallée. Ce district est presque un paradis. C’est le lieu d’élection de l’oiseau kokila au chant exquis. C’est également dans ce district que se trouvent les bornes de pierres précieuses qui prirent naissance aux endroits où tombèrent les gouttes du nectar éternel tombé de la jarre d’Amri.

     

    Ce nectar avait été retiré de la mer après la bataille de Devatos (Dieu) et d’Asura (Démon), c’est-à-dire après la lutte de la spiritualité contre la matérialité grossière, lutte qui marque l’époque où l’Inde s’éveilla à la vaste importance de la vie spirituelle.

     

    Cette jarre de nectar était si précieuse qu’une deuxième bataille eut lieu pour sa possession. Le dieu était tellement pressé de distancer le démon que des gouttes se répandirent de la jarre. Les bornes de pierres précieuses s’élevèrent aux endroits de leur chute. Voici donc une légende qui cache un sens spirituel profond.

     

    Plus tard, il deviendra évident que les significations de ces légendes ont un caractère permanent et de très grande portée. Nous nous promenâmes dans ce district et visitâmes de nombreux temples en accompagnant le grand Rishi. Thomas nous rejoignit en décembre, et nous voyageâmes vers le sud jusqu’au Mont Abou. De là nous retournâmes à Brindavan et à Hardwar. Nous visitâmes encore de nombreux temples dont les ressortissants nous permirent de nous mêler à leur vie de façon la plus intime et la plus cordiale.

     

    Le récit détaillé de ces visites et des doctrines reçues ne peut être publié. En effet les enseignements ne nous furent donnés qu’à une seule condition, à savoir que si nous voulions les faire connaître, nous le ferions verbalement à certains groupes. Les Maîtres demandaient en effet que leur doctrine ne soit pas mise par écrit, mais exposée verbalement et seulement à ceux qui le demanderaient.

     

    La réunion de cette multitude d’hommes saints et religieux laisse un souvenir inoubliable. Il n’y a ni hâte, ni confusion, ni bousculade dans cette vaste foule qui voyage droit sur sa route vers un seul point et pour un seul but. De tous côtés on fait montre de confiance et de gentillesse. Le nom du Très-Haut et du Tout-Puissant est prononcé par toutes les lèvres avec le plus grand respect, ce qui forme un écho spirituel au long de l’interminable corridor que les Occidentaux appellent le temps. Le temps importe peu dans l’immensité de l’Orient. On ne peut guère qu’imaginer une grande réunion de quatre ou cinq cent mille personnes. Il n’y a aucun moyen de compter la foule.

    (rubrique Livre en PDF)

    Extrait de la vie des maîtres de Baird Spalding page 368 à 372.

     

     

     

     

     

     

     

     

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